lundi 17 mars 2014

Saint-Pierre-et-Miquelon, cousin éloigné

Dans ce petit morceau de France perdu dans l’Atlantique Nord, les 6 000 habitants commercent et échangent avec le voisin canadien. Mais leur histoire, leur langue et leur identité sont toujours tournées vers la métropole.

L’archipel semble oublié de tout, balayé par la neige et les vents d’hiver. Les façades des maisons sont soigneusement peintes en rouge, bleu roi ou jaune vif. Tous les quatre ans, chaque famille s’applique à protéger le bois du blizzard, avec une aide de la mairie (700 euros). Sur l’année, il fait en moyenne 5 °C, et il faut pouvoir lutter contre les éléments. Ici, même pour faire 10 mètres, on prend sa voiture, un de ces gros pick-up 4 × 4 soldés par Ford, donc beaucoup moins chers que n’importe quelle automobile sortie des usines françaises.
Pas d’enseigne alimentaire nationale dans la bourgade de Saint-Pierre, Marcel-Dagort est la seule grande surface. Pas de livraison du courrier non plus : chacun prend le temps de se rendre à la grande poste près de la gare maritime pour consulter sa «box». On vit du bâtiment ou du chantier de la nouvelle centrale électrique, située à l’autre bout de la petite ville. Sinon, on travaille dans l’administration ou dans un commerce touristique d’été, lorsque les Terre-Neuviens viennent pour se dépayser. Ou pour la radio-télévision du service public, SPM Première, qui emploie près de 90 salariés. 
Saint-Pierre-et-Miquelon, c’est un morceau de France perdu dans l’Atlantique Nord. Personne ne se rappelle qui avait appelé les «Onze Mille Vierges» ces quelques îlots situés au sud de Terre-Neuve (Canada), avant que Jacques Cartier ne leur donne leur nom actuel, lorsqu’il débarqua en 1536 avec la Grande Hermine. Comme personne n’a jamais compris comment ce petit territoire, tour à tour français, anglais, puis définitivement français depuis 1815, réussissait à résister au géant canadien. Pourtant, il n’y a aucun doute sur l’identité française de ces 6 000 âmes, d’origine normande, bretonne, espagnole et basque, qui composent l’essentiel de la population de Saint-Pierre, la plus petite des trois îles. A Langlade et Miquelon, les phoques sont probablement plus nombreux que les habitants…

LA MORUE SERT D’APPÂT

Son statut de collectivité d’outre-mer donne à l’archipel un régime douanier propre régi par un conseil territorial. Mais Saint-Pierre-et-Miquelon, c’est avant tout un archipel de marins créé par les marins, qui a quasi exclusivement vécu de la morue. Jusqu’en juillet 1992, date du moratoire sur la pêche imposé par le Canada qui fut un coup de grâce pour cette petite communauté.
A l’époque, le cabillaud, l’autre nom de ce poisson des mers froides, pêché avec des moyens de plus en plus sophistiqués, était en train de disparaître dans tout le Canada atlantique. Des universitaires canadiens mènent alors une étude sur les larves de morue en pleine mer afin de découvrir pourquoi sur les deux ou trois millions d’œufs pondus par une femelle, trois ou quatre seulement survivent. L’étude pousse les autorités canadiennes à interdire sa pêche pendant deux ans. Une décision qui va expédier vers un chômage certain près de 40 000 pêcheurs et travailleurs du secteur de la transformation du poisson dans toute la région (Terre-Neuve, Golfe du Saint-Laurent, Nouvelle-Ecosse) .
«Avant, les chalutiers de grande pêche pouvaient rapporter plus de 400 tonnes de morue en quelques jours, rappelle Enrique Perez, capitaine du port de Saint-Pierre et unique employé de la capitainerie. La pêche était prospère. Toute la flotte espagnole préférait venir ici plutôt qu’à Saint-Jean-de-Terre-Neuve. Le groupe espagnol Pescanova s’était même bien installé sur l’île. Puis la main-d’œuvre est partie à cause du moratoire. La France n’a pas défendu ses intérêts et, depuis l’arbitrage du tribunal de New York, il ne nous reste aujourd’hui qu’une petite bande de pêche de 3 milles nautiques de large sur 12 de long [5 kilomètres sur 20, ndlr].»
Les usines de transformation qui employaient 500 personnes sur l’archipel ont fermé et seulement sept bateaux de pêche travaillent encore avec le crabe des neiges, la crevette rose ou la saint-jacques, et maintenant le concombre des mers pour le marché chinois. «La seule usine se trouve à Terre-Neuve, à trois heures de mer, du coup, on ne fait plus tourner la main-d’œuvre locale», continue Enrique Perez qui compte, comme beaucoup, sur la construction prochaine d’un hub portuaire destiné à accueillir les grands navires de croisière pour relancer l’activité sur Saint-Pierre-et-Miquelon.
Avec la disparition de la pêche industrielle, l’économie saint-pierraise doit s’adapter et les pêcheurs diversifier leur activité. Les bateaux deviennent plus petits et surtout moins nombreux. «Le poisson se trouve à plus de 100 milles des côtes, dans des zones que le Canada contrôle aussi à cause du pétrole, affirme Stéphane Poirier, un des gros pêcheurs encore actifs. La morue ? Bien sûr qu’il y en a toujours, mais on ne peut plus la pêcher, on ne peut plus la traiter. Elle est achetée une bouchée de pain pour en faire de l’appât, alors qu’en métropole elle est vendue 20 euros le kilo ! Et puis, va dire aujourd’hui à un gosse de Saint-Pierre de partir dix jours en mer sur un bateau de pêche ! Je n’ai que des équipages canadiens, car plus personne ne veut faire ce métier, ici.»

A LA CHASSE AU LIÈVRE ARCTIQUE

Karl Beaupertuis, autre pêcheur traditionnel de l’île, a lui aussi dû changer sa façon de travailler. Il regrette le manque de flexibilité des deux banques locales pour l’obtention d’emprunts. «On est revenu à la pêche, mais il n’y a pas de crédit maritime, j’ai dû hypothéquer ma maison pour pouvoir continuer à bosser. Mais nous restons sur des marchés marginaux. Même au plus fort de l’activité, nous ne représentons rien face aux Canadiens. Le rapport euro-dollar nous pénalise.»
On est loin de l’opulence des années 20, à l’époque de la prohibition en Amérique du Nord. L’archipel avait alors quelque peu délaissé la pêche pour une autre source de revenus, moins fatigante. A cette époque, malgré les nombreuses sommations du géant américain pour que l’archipel respecte ses nouvelles lois, la France fait la sourde oreille et les Saint-Pierrais empochent les dollars. Près de 350 000 caisses d’alcools en tous genres transitent chaque mois par l’île. Le petit port est envahi par les contrebandiers américains et canadiens et leurs bateaux ultrarapides capables d’échapper aux arraisonnements en pleine mer. Les entrepôts de poisson sont transformés en caves à alcool. Les nombreux bars, qui aujourd’hui ne se comptent plus que sur les doigts d’une seule main, tournent à plein régime. Et on affirme toujours qu’un certain Al Capone a séjourné à l’hôtel Robert, face à la capitainerie. En 1933, tout s’arrête. C’est la fin de la prohibition, l’île reprend le chemin de la pêche, jusqu’à la crise de 1992.
L’île a gardé ses particularités. En plein centre-ville, à proximité du fronton de pelote basque datant de 1906, les noms aux consonances basques sont nombreux et les expressions locales ont une certaine originalité. On ne demande pas «ça va ?», mais «ça vit ?», à quoi on répond «ça pète !» Les gens venus de métropole sont appelés «mayous» et «mayouses», dérivation du nom donné aux pêcheurs venus de Cancale (Ille-et-Vilaine) qui jadis faisaient sécher la morue sur l’île aux Marins, abandonnée depuis longtemps. Enrique Perez, au volant de sa vieille voiture de fonction, continue sa visite sur le peu de routes de Saint-Pierre. Rares sont les arbres qui poussent sur ce rocher érodé par les glaciers, où la chasse au lièvre arctique et la pêche à la truite sauvage sont les passe-temps habituels du dimanche.

TERRE-NEUVE ET MARIAGES MIXTES

La population vit dans un isolement certain, elle habite pourtant sur le territoire d’outre-mer le plus proche (4 000 km) de la métropole. «Notre cordon ombilical, c’est Air Saint-Pierre, confirme Anaïs, professeure de théâtre au centre culturel. On est à la fois "pas loin" et "à très cher" (1 300 euros) de la métropole.» La compagnie privée, comme beaucoup d’entreprises locales, est maintenue à flot grâce aux subventions. Deux avions, un six places et un ATR 42, assurent la navette avec Halifax, en Nouvelle-Ecosse, Saint-Jean-de-Terre-Neuve et Montréal.
Chaque année, 300 jeunes quittent le lycée de Saint-Pierre pour aller faire des études supérieures dans l’Hexagone, mais aussi au Canada, moins loin et a priori plus calme. «L’image de la métropole nous fait un peu peur, admet Anaïs. Surtout ce que nous renvoient les journaux télévisés nationaux, retransmis en direct deux fois par jour par SPM Première.» Et puis, l’archipel se sent plus proche de Terre-Neuve, c’est là aussi que se trouve un complexe hospitalier plus moderne que celui de Saint-Pierre, en attendant l’aménagement du nouvel hôpital. «Il y a beaucoup d’échanges culturels et sportifs malgré la barrière de la langue, se réjouit Yannick Arrossamena, directeur du centre culturel et gérant du seul cinéma de la ville, avec ses films exclusivement français. A Terre-Neuve, il y a 95% d’anglophones et l’université de Saint-Jean nous envoie chaque année une trentaine de jeunes étudiantes pour apprendre le français. Il y a beaucoup de mariages mixtes…»
Ici, le visiteur ne peut venir que de très loin, mais il est toujours choyé. Les rares fois où un bateau français quitte le port, c’est un véritable défilé d’adieux la veille du départ. Chacun apporte poissons et crustacés de toutes sortes, cadeaux en tous genres, ou confie des colis pour la famille en métropole. Tout est fait avec émotion. Comme si un bout d’eux-mêmes était en train de partir. Comme s’ils continuaient à crier leur appartenance. Loin de tout.

Libération le 29/12/2013 par  D. Di Meo



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