jeudi 25 avril 2013

Cours 100% en anglais à la fac : ça se fait déjà, my dear !



Les facs françaises seront bientôt autorisées à proposer des cursus en langue étrangère. Une réforme qui scandalise certains, mais qui avalise... une pratique déjà existante.


Voltaire, reviens, ils sont devenus fous ! A en croire certaines associations, la langue française serait en péril dans les facs de notre pays : le gouvernement s’apprêterait à "autoriser, au pays de Molière, les établissements d'enseignement supérieur à effectuer tous leurs examens et tous leurs enseignements entièrement, exclusivement et obligatoirement en langue étrangère, donc essentiellement en anglo-américain". Dixit l’Union populaire républicaine, un mouvement souverainiste présidé par François Asselineau, ancien proche de Charles Pasqua et Philippe de Villiers, qui affirme avoir réuni plus de 6.000 signatures contre le projet. A l'autre bout du spectre politique, les communistes taclent eux aussi ''un projet ultralibéral (...) de destruction de la langue française''.
Beau parler
Qu’est-ce qui irrite tant ces défenseurs de la francophonie ? La mesure numéro 20 de la loi Fioraso de réforme de l’enseignement supérieur et de la recherche, débattue en mai au Parlement. Celle-ci entend "autoriser les enseignements en langue étrangère lorsqu’ils sont dispensés dans le cadre d’un accord avec une institution étrangère". Autrement dit, donne le droit aux facs hexagonales de déroger à loi Toubon de 1994 qui contraint les institutions à utiliser le français, pour proposer des cursus 100% en anglais, chinois ou espagnol - mais évidemment, surtout en anglais - afin d’attirer les candidats étrangers.
La ministre de l’Enseignement supérieur Geneviève Fioraso brade-t-elle réellement le beau parler de France au nom de la mondialisation ? Cela pourrait se débattre, si les cursus 100% en anglais… n’existaient pas depuis des lustres dans les universités de notre pays ! Et sans que personne ne prenne la peine de nouer un "accord avec une institution étrangère", comme le stipule la future loi…  
"Loi grotesque"
"Le ministère a toujours fait preuve de pragmatisme et d’intelligence avec nous", reconnaît Bruno Sire, président de l’université Toulouse-1-Capitole, qui revendique "plus de 20% d’étudiants étrangers" ne maniant pas tous la langue de Rabelais. Dans sa fac, les tests de doctorats, les cursus de gestion, l’économie se font en anglais depuis des années.
Du reste, il suffit de jeter un œil au site de Campus France, l'agence nationale chargée d'attitrer les étudiants étrangers en nos contrées : elle répertorie des centaines des modules en anglais dispensés dans les grandes écoles, mais aussi dans les facs publiques.
"Cela fait plusieurs années que notre cursus est en anglais, renchérit Gérard Duchêne, responsable du master Developpment economics & international  management à Paris-Est-Créteil. Quand une loi est grotesque comme l’est la loi Toubon, c’est le devoir du citoyen de l’ignorer !" Résultat : ses deux années de master qui forment des économistes du développement à des carrières dans les grandes organisations internationales (FMI, Banque mondiale) et les ONG comptent 19 nationalités : "Des Français, des Chinois, des Colombiens, des Iraniens, des Indonésiens… Si nous ne proposions un cursus qu’en français, nous n'aurions clairement que des candidats d’Afrique francophones. Ce serait une perte pour le rayonnement de la France, car toutes ces nationalités se souviendront qu’elles ont étudié dans notre pays, qu’elles l’ont visité, qu’elles ont appris le français, qu’elles ont des amis français…"
Réalités mondiales
Des cours dans la langue de Shakespeare pour soutenir le prestige français ? Ce qui semble un paradoxe au premier abord est martelé au ministère de l’Enseignement supérieur : "Si nous ne proposons pas des cursus qui puissent attirer les étudiants des pays émergents, la France disparaîtra complètement de leurs radars : on les voit déjà nous préférer les pays anglo-saxons ou l’Allemagne. Il faut envoyer un signal fort en direction de l’étranger".
Un signal fort "qui servira aussi à attirer les meilleurs enseignants-chercheurs dans nos universités. Lesquels sont au top de leurs disciplines sans forcément avoir à parler français lorsqu’ils arrivent chez nous, insiste Bruno Sire, qui revendique une trentaine d’enseignants étrangers. Le talent se moque des frontières et s’en est toujours moqué. Il fut un temps où le latin était la langue des savants, puis ce fut le français et aujourd’hui l’anglais. Demain, ce sera peut-être le chinois, il faut s’adapter aux réalités mondiales !"
Et le président de Toulouse-1-Capitole de donner l’exemple, symptomatique, d’un master de droit français… dispensé chez lui en anglais : "Faire connaître les subtilités du droit français à des centaines de juristes étrangers, c’est laisser une place à la culture, à la civilisation française dans les débats du monde : exactement ce que revendiquent les autoproclamés défenseurs de la francophonie." 

(Le Nouvel Observateur – le 02 avril 2013 )




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